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kanji kokoro - shin - le coeur - l'esprit

Art martial ou art chevaleresque

Par Georges Charles
Génération Tao

Lorsque nous étudions la Chine en Occident, nous avons pris l’habitude d’opposer le Taoïsme, le Confucianisme et le Bouddhisme comme nous opposons, par ailleurs, l’externe à l’interne. Or en Chine, depuis la dynastie Ming, une importante tendance philosophique, l’Ecole de la Pureté du Coeur, dont Wang Yang Ming (1472-1529) était le chef de file précisait déjà que « Les Trois Ecoles ne font qu’Un ». Ce qui les rapproche et les unit est le principe de bienveillance que certains nomment « humanité ».
Laozi dans le Daodejing énonce : Après la perte du Tao vient la Vertu. Après la perte de la Vertu vient la Bienveillance. Après la perte de la Bienveillance vient la Justice. Après la perte de la Justice vient la Bienséance. Or le Wen Zi* explique : Le Tao est à l’origine de la Vertu (…) C’est pourquoi ce qui engendre c’est le Tao, ce qui fait grandir c’est la Vertu, ce qui aime c’est la Bienveillance, ce qui corrige c’est la Justice, ce qui respecte est la Bienséance (…) La Vertu est ce que le peuple estime. La Bienveillance est ce que le peuple chérit. La Justice est ce que le peuple demande. La Bienséance est ce que le peuple respecte. Il est précisé que le Tao engendre la Vertu (Te ou De), terme qui, évidemment, a été mis à toutes les sauces par ceux que Wang Yang Ming nommait les « boutiquiers de Confucius », donc les moralisateurs. Il n’est pourtant pas question de morale. Pour les premiers traducteurs il s’agissait du pouvoir, de la capacité voire de l’énergie ou de la qualité. Ceci en référence au latin virtu que l’on retrouve dans « virtuose » ou « virtuosité ».
Il s’agit alors d’une personne douée d’une grande habileté dans un art ou une activité quelconque. Ce qui serait à rapprocher de la traduction littérale du terme chinois gongfu (Kung-Fu). Cela correspond bien au principe agissant comme on parle de la vertu d’une plante médicinale. Or une plante n’est pas vertueuse, elle agit naturellement sans chercher à faire le bien ni le mal. Elle soigne mais peut tuer. Le dictionnaire classique de Kang Hi explique que cette Vertu se compose de trois principes : la droiture, la fermeté, la douceur. Donc un équilibre parfait entre la vigueur énergique du Yang et la douceur malléable du Yin, ce qui permet, toujours selon le Wenzi, de « s’unir au ciel et à la terre ». On retrouve ces principes dans la Chevalerie. Ce qui était demandé au chevalier était surtout d’agir avec bienveillance et humanité. Un poème de Jean de Meung, mort en 1305, issu du Roman de la Rose en témoigne : Je réponds que nul n’est racé s’il n’est aux vertus exercé. Noblesse c’est coeur bien placé car gentillesse de lignée n’est que gentillesse de rien si un grand coeur ne s’y adjoint. Quiconque vise à la noblesse d’orgueil se garde et de paresse. S’exerce aux armes et à l’étude et dépouille toute turpitude. Humble coeur courtois et doux en toute occasion pour tous. Sauf envers ses seuls ennemis quand l’accord ne peut être mis. Gandhi lui-même affirma que « Le pardon est la vraie parure du guerrier ». C’est la raison pour laquelle le terme « chevaleresque » devrait toujours remplacer celui de « martial ».
Ce qui nous amène à ce principe de bienveillance, de compassion ou d’humanité. Wang Yang Ming dans son Questionnement sur la Grande Etude explique longuement qu’il ne s’agit pas simplement de la relation devant exister entre l’Etre Humain et ses semblables mais également de la bienveillance du genre humain envers la nature tout entière. Or sur l’un ou l’autre plan il y aurait encore beaucoup à faire actuellement pour tout simplement « être humain ». Ou demeurer humain. Lorsque l’on évoque la bestialité de certains actes c’est que l’on connaît mal l’animal qui, en aucun cas, ne se livrerait à cette déchéance. Lorsque l’être humain perd sa rectitude il devient un déséquilibré, un désaxé. Lorsque cette bienveillance disparaît, il demeure la justice, et à l’origine, la « justesse » qui consiste à donner ou à rendre à chacun ce qu’il mérite. C’est ce qui est équitable. Les premiers traducteurs ont donc préféré, à juste titre, le terme « équité ». Mais, entre-temps, la justice a remplacé la justesse comme la légalité a remplacé la loyauté. On peut désormais être parfaitement légal tout en demeurant totalement déloyal. Et on peut devenir illégal en demeurant loyal. Mieux vaut donc maintenant avoir de bons avocats que de bons principes. Il n’est alors plus question d’équité puisqu’on sait, dès lors, où penchera la balance. Si cette justice, même inéquitable, disparaît, il demeure la Bienséance, « bien s’asseoir ». En quelque sorte, de s’asseoir centré, ce que les Bouddhistes indiens nommaient dhyana asana. C’est aussi le « maintien et la contenance » que l’on retrouve dans la pratique du daoyin. En dehors des conceptions philosophiques, donc spéculatives, il s’agit, évidemment de divers stades de la pratique ou de la réalisation de celle-ci. Il est alors possible d’inverser la proposition de Laozi. Donc, dans le désordre actuel, retrouver la Bienséance puis pratiquer l’Equité en recherchant la Bienveillance afin de retrouver la « respiration naturelle du cosmos » qui est le mouvement vers le Tao.

 
 

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